Investir dans le New Space : une (r)évolution ?

Mathieu Mucherie, chef économiste de BNP Paribas Cardif retrace l'historique du marché du new space, son essor, ses nouveaux acteurs, ainsi que la révolution technologique qui l'accompagne.

Ce podcast est également disponible sur :

Apple Podcast Soundcloud Youtube

Partir à la conquête de l'espace n'est plus le monopole des Etats ou des agences spatiales. A ce jour, une myriade d'entreprises investit dans le secteur du « New Space ». Mathieu Mucherie évoque les raisons pour lesquelles Cardif mise sur cette nouvelle économie, à la fois rentable et durable, tout en soulignant la dimension environnementale qu'elle incarne.

L'intégralité du podcast de Mathieu Mucherie est retranscrit ci-dessous :

[00:00:10] Intervieweur: Partir à la conquête de l'espace est un rêve vieux comme le monde et qui, jusqu'à présent était le monopole des États ou des agences spatiales comme la NASA ou l'ESA, l'agence européenne. Mais les temps changent et il faut désormais compter avec de nouveaux acteurs qui n'ont aucun complexe et voient les choses en grand, et ça s'appelle le New Space. Un nouveau business est-il en train de naître sous nos yeux ? Quelles sont les conséquences ? Quelles sont les avantages et les limites ? L'Info en Plus prend de la hauteur aujourd'hui et reçoit Mathieu Mucherie.

Il est chef économiste chez BNP Paribas Cardif et va décrypter pour nous un secteur que l'on croit connaître mais qui est en plein boom, en plein big bang devrait-on dire. Bienvenue sur l'Info en Plus, le podcast de Cardif destiné aux partenaires CGPI et courtiers.

Alors Mathieu Mucherie bonjour et merci d'avoir accepté de revenir au micro de l'Info en Plus.

[00:00:56] Mathieu Mucherie: Bonjour.

[00:00:57] Intervieweur: Alors Mathieu, dans un premier temps, il faut quand même définir ce qu'on appelle le New Space.

[00:01:02] Mathieu Mucherie: Écoutez, je vous propose de déjà définir ce que n'est pas le New Space. C'est-à-dire que si vous allez sur internet, vous allez découvrir plein de définitions et la plus répandue, c'est "le New Space, c'est la privatisation de l'espace." C'est l'entrée massive d'acteurs Schumpeteriens qui sont des milliardaires, qui sont des philanthropes, qui sont des acteurs privés, souvent égocentriques ou mégalomanes et qui investissent ce nouveau secteur. Mon idée, c'est que c'est complètement faux, parce que le privé a toujours été présent dans l'aventure spatiale. Quand on regarde le 19ème siècle par exemple qui est le début du spatial avec les observatoires astronomiques, ces observatoires en fait, étaient gérés par le secteur privé.

C'étaient des universités, c'étaient des philanthropes, notamment aux États-Unis. Tous les grands réseaux d'observatoires ont été financés pendant des décennies par le secteur privé. Même à la grande époque de la NASA avec les militaires, les années 60, les programmes Gemini et Apollo, vous aviez en réalité derrière la NASA, tout un tas de contractants privés. Boeing, Northrop Grumman, Lockheed Martin, tout ça c'étaient en réalité les universitaires. C'était le secteur privé qui était derrière.

Aujourd'hui il y a un retour du privé : Elon Musk, Jeff Bezos, etc... mais ce n'est jamais qu'une sorte de retour, quelque part, ce n'est pas une nouveauté la privatisation du spatial. Pour moi, le New Space, ce n'est pas la privatisation. Pour moi c'est : Un, la baisse des coûts, la baisse de la barrière technologique, de la barrière à l'entrée, permise par la réutilisation. Ça c'est la révolution des fusées réutilisables, la miniaturisation des satellites et de façon plus générale, non seulement une révolution sur l'offre de lanceurs mais aussi du côté de la demande, une demande en connectivité qui n'arrête pas de croître. On a d'un côté une révolution, une quasi révolution technologique du côté de l'offre, et de l'autre côté, une énorme demande qui ne fait que progresser chaque jour, puisqu'on découvre de nouvelles applications, de nouvelles possibilités d'application pratiquement toutes les semaines. Ça c'est la rencontre de ces deux choses qui donne le New Space.

En réalité, il n'y a pas de révolution, parce que par exemple, la réutilisation des fusées, c'était quelque chose qu'on avait déjà pensé dans les années 30. La navette spatiale américaine dans les années 80 était en partie réutilisable, même si ça avait été un grave échec. Il ne s'agit pas vraiment de révolution mais d¿un abaissement des coûts considérables grâce à la réutilisation. C'est très récent, parce que la première fusée SpaceX, c'est la fin de l'année 2008. Le début du réutilisable, on va dire que c'est de 2014 ou quelque chose comme ça. La pleine réutilisation des fusées, c'est cette année. Sauf que le progrès est un progrès qui n'arrête pas, qui est exponentiel, et aujourd'hui on se retrouve avec un secteur où pratiquement tout le monde peut rentrer.

Les satellites ne sont plus à 100 millions de dollars, ce sont des petits satellites qui sont grands comme une boîte de chaussure. Tout est en train, non pas se privatiser, mais de se miniaturiser, avec des coûts de plus en plus abordables. C'est ça le New Space. Donc du coup, ça peut atteindre d'autres secteurs, ça peut révolutionner tout un tas de domaines, pas simplement les télécoms. Et puis évidemment, les spill over technologiques sont considérables, c'est en train de se diffuser partout, y compris dans l'agriculture de précision, y compris dans d¿autres grands secteurs. C'est ça le New Space !

[00:04:32] Intervieweur: Alors justement, je voulais vous poser une question sur l'effet de ce New Space. Est-ce que c'est un effet de mode ou un effet durable ? Finalement, vous avez quasiment répondu à cette question, puisqu¿apparemment, au regard des investissements et au regard de la révolution technologique qui est en train de se mettre en place, on est plutôt sur quelque chose de durable.

[00:04:47] Mathieu Mucherie: Pour moi c'est durable, parce que d'abord il y a de vrais entrepreneurs qui sont derrières. C'est la première base durable, on ne reviendra pas sur la réutilisation, c'est quelque chose qui est irréversible et les bases de définition du New Space en font quelque chose de tout à fait durable. Ce n'est pas simplement un boom boursier, il y a des vrais projets. Puis, on est en train de s'apercevoir que c'est extrêmement rentable. C'est-à-dire qu'on a toujours su que le spatial était rentable. Si vous investissez un dans le spatial, traditionnellement, ça vous donne quatre ou cinq en sortie pour la collectivité.

On ne savait pas comment vraiment exploiter ces gains. C'est-à-dire que par exemple, vous aviez des avancées médicales, ou des avancées techniques, dans de nombreux secteurs grâce au spatial, mais on ne savait pas forcément les capter. Aujourd'hui, on arrive à mieux capter les gains, c'est plus direct. Il y a toujours un rapport de un à quatre ou cinq entre l'investissement et les gains, mais maintenant vous arriver à l'internaliser quelque part, et à mieux aussi réaliser ça pour toute la collectivité.

Maintenant avec le New Space, on a des gains qui sont plus massifs, plus privés quelque part, plus immédiats, et donc on s'en aperçoit beaucoup mieux. Donc, ça c'est important. Puis, c'est un mouvement qui est plus international. C'est aussi pour ça que c'est durable. Avant vous n'aviez que deux puissances : l'URSS et les Etats-Unis. Aujourd'hui, c'est en train de s'ouvrir parce que vous avez des nouvelles puissances émergentes aussi bien pour le public que pour le privé : La Chine, l'Inde, qui est très forte, et maintenant pratiquement tous les pays y compris le Brésil, y compris les pays émergents, peuvent avoir leur propre programme privé et public spatial grâce à l'abaissement de la fameuse barrière à l'entrée. Une base qui est plus large, et puis évidemment cette demande de connectivité qui ne va pas s'arrêter. C'est un mouvement très durable et du coup comme c'est durable, ça peut nous intéresser nous assureurs et investisseurs à long terme.

[00:06:45] Intervieweur: Mathieu vous parliez des états qui sont aujourd'hui capables d'investir dans le New Space, mais est-ce qu'on a des exemples d'acteurs privés qui sont dans ce secteur-là ?

 

[00:06:54] Mathieu Mucherie: J'ai déjà un petit peu parlé de SpaceX, on ne peut pas l'éviter parce que c'est vraiment (ce n'est pas pour faire une ode à Elon Musk) mais c'est vrai qu'il y a un avant et un après clairement. C'est la grande success story, une histoire absolument hallucinante et une boite qui a révolutionné le New Space en lui apportant cette dimension d'intégration verticale. Dans SpaceX, les fusées sont faites par SpaceX, quasiment de A jusqu'à Z. Si jamais on a besoin d'une pièce, on la commande sur internet. Ça n'a rien à voir avec le modèle de la NASA ou d'Ariane 5 ou d'Ariane 6, où on a 800 000 pièces avec 10 000 fournisseurs, 40 000 sous-traitants dans 30 nationalités. Ça n'a plus rien à voir.

On fabrique quasiment tout sur un site unique, avec une maîtrise totale ce qui est évidemment beaucoup plus coûteux au départ, mais ensuite qui permet une réduction drastique des coûts. C'est une des dimensions du New Space aussi. SpaceX est incontournable avec des projets extrêmement ambitieux, une boite qui vise Mars. Avec aussi une capacité à révolutionner les RH. C'est-à-dire que dans SpaceX, comme le dit un responsable RH, c¿est les forces spéciales. Les 2 000 premiers salariés de SpaceX ont été entendus par le dirigeant et l'actionnaire et ils ont été sélectionnés, un par un, par Elon Musk... les 2 000 premiers. C'est-à-dire qu'il y a vraiment une dimension, c'est quelque chose qu'on doit essayer de capter en tant qu'entreprise privée, c'est une plus grande attention stratégique à la dimension ressources humaines en amont. On ne peut pas se permettre de prendre des gens moyens quand on fait du spatial et quand on fait ce type de spatial.

Puis, une bonne utilisation de la recherche et développement. L'idée ce n'est pas : " On va investir en R&D comme des fous." C'est " On va investir en R&D, oui, mais comme au début on est une petite boite, il faut que cette R&D soit extrêmement performante." Ça n'a rien à voir avec la R&D de IBM ou de Daimler-Benz. On ne dépense pas 5 milliard pour se faire plaisir. C'est : " On va dépenser un milliard ou deux et avec un milliard ou deux on va créer des fusées réutilisables. »

Et cinq ans plus tard, avec un investissement d'un milliard et demi, on a révolutionné un secteur qui va lui-même révolutionner tout un tas d'autres secteurs. C'est une certaine capacité, peut-être parce qu'on a pris les bonnes personnes, parce qu'on les a incentivées, peut-être parce qu'on leur a fait comprendre que c'est la seule boîte qui nous amènera peut-être vers Mars. On a réussi à avoir une R&D extrêmement performante. SpaceX.

Ensuite, vous avez un deuxième acteur qui est Blue Origin, qui est la boîte de Amazon, la boîte de Jeff Bezos. Là, vous avez un modèle de financement qui est très original. Jeff Bezos, dans sa cagnotte personnelle, donne $1 milliard par an pour le développement de Blue Origin, avec l'idée que là, cette fois-ci, ce n'est pas la Blitzkrieg, ce n'est pas SpaceX, c'est les petits pas. On va essayer de faire la nique à Ariane 5 et Ariane 6. On va prendre des parts de marché dans le marché des lanceurs des satellites. Le problème c'est que, pour le moment, Blue Origin n'a pas été capable d'aller faire un vol suborbital et sa nouvelle fusée, sa grande fusée, qui est une fusée très intéressante, réutilisable, ce n'est pas avant 2021. C'est quand même un acteur, je dirais de second niveau, mais qui est intéressant avec une autre stratégie, plus commerciale.

Puis, vous avez d'autres acteurs, une myriade d'acteurs : vous avez la boîte de Paul Allen, qui est mort il n'y pas longtemps, qui a tout un tas de produits spatiaux ; vous avez une boîte comme Vector ; et maintenant ça se diffuse, vous avez plein, une myriade, d'entreprises.

C'est vraiment un déferlement Schumpeterien. Puis à côté de ces lanceurs, vous avez tous ceux qui sont sur terre, toutes les boîtes qui sont sur terre et qui analysent les données ou qui traitent des données spatiales ou qui recomposent les données spatiales ou qui sont fournisseurs de ces grands lanceurs. Là aussi ça se développe à une vitesse folle. Actuellement, je ne peux même pas suivre la liste parce qu'elle n'arrête pas de s'édifier. Ça ressemble un petit peu à l'internet des années 90 en termes de diffusion entrepreneuriale.

Maintenant, tous ceux qui sont découragés chez Boeing, chez Lockheed Martin, qui en ont ras-le-bol de travailler dans un bureau pour ne rien faire, ils créent leurs boîtes, ils créent leurs start-up spatiales. Les financements évidemment arrivent assez facilement parce qu'on est dans une période (et c¿est ça peut-être aussi le New Space), on est dans une période de taux d'intérêt bas et, je vous en avais parlé dans un précédent podcast, de baisse des taux d'actualisation, donc on peut se projeter plus loin. Comme le spatial aujourd'hui ce n'est plus une rentabilité sur 20-25 ans, mais sur 5 ou 10 ans, et comme on a une baisse des taux d'actualisation et des taux d'intérêt au même moment, on peut aujourd'hui envisager vraiment de se lancer dans le secteur, d'autant que les coûts ont baissé.

C'est un peu comme dans les huiles américaines. Je ne sais pas si vous voyez les huiles de schiste américaines. La révolution n'est pas technologique, on a toujours su qu'il y avait du pétrole de schiste aux États-Unis. La question c'est, "Comment l'extraire à un coût abordable ?" Il y a le fracking, tout le monde se pose la question du fracking, mais surtout il y a la baisse des taux. C'est surtout ça qui est véritablement-- C'est plus une révolution financière qu'une révolution technologique, les huiles américaines. C'est un petit peu ça aussi le New Space. C'est la capacité de coller cette révolution technologique avec une révolution dans les modes de financement.

Pour le moment, malheureusement, c'est très difficile à capter puisque ce sont des entreprises essentiellement privées. C'est du private equity. Pour être dans les investisseurs de SpaceX, il faut s'appeler Google ou Fidelity. C'est vrai que pour le moment ce n'est pas très ouvert. Mais c'est une très belle réussite. Par exemple SpaceX aujourd'hui, ça vaut une trentaine de milliards de dollars. Je rappelle que c'était une boite qui n'existait pas il y a 15 ans, qui ne valait rien il y a 10 ans. C'est quand même assez impressionnant. Il faut trouver le moyen de suivre ça finement et peut-être éventuellement, participer au financement si on trouve notamment en Europe des occasions de private equity mais je ne peux pas en dire plus pour le moment.

[00:12:43] Intervieweur: Justement si on s'arrête quelques instants sur l'investissement à long terme auquel vous faisiez référence, évidemment la question naturelle qui arrive maintenant, c'est BNP Paribas Cardif, comment on se positionne dans cette nouvelle économie, ce New Space ?

[00:12:57] Mathieu Mucherie: On s'y intéresse, je pense, de deux façons différentes. D'abord on est investisseurs à long terme et il s'agit vraiment d'un secteur, je vous l'ai dit, qui maintenant est investissable, qui est vraiment long terme et qui est vraiment extrêmement rentable. C'est rare, parce qu'en général, les secteurs qui sont très rentables ne sont pas très glamours. Les secteurs les plus rentables historiquement, c'est quoi ? C'est la climatisation, le tabac, les codes barres, les porte-containers, ce genre de choses. Ce n'est pas très sexy. Là vous avez vraiment un secteur qui est intéressant, qui est stimulant, qui va stimuler la robotique, l'intelligence artificielle. C'est passionnant, et en même temps c'est extrêmement rentable.

En tant qu'investisseurs long terme, on est stimulé, on est intéressé. Il faut vraiment regarder ce qu'il s'y passe. D'autant que maintenant avec cette floraison entrepreneuriale, il y a vraiment des choses à faire. Puis, on est aussi acteurs, investisseurs long terme mais aussi ISR, avec un axe ISR très fort. Le New Space c'est fabuleux parce que la dimension environnementale est considérable. Au début, on utilisait les satellites uniquement pour la détection : l'imagerie planétaire, la détection des cyclones, non pas trois semaines avant mais trois jours avant, la détection du réchauffement climatique, ce genre de choses. C'était intéressant mais c'était uniquement un diagnostic environnemental.

Maintenant avec le New Space, les nanosatellites, l'analyse des données, les drones connectés, etc..., on peut agir sur l'environnement, pas simplement faire de la détection. On peut préparer à l'adaptation au dérèglement climatique et on peut avoir des gains environnementaux considérables.

Puis on est aussi assureurs, intéressés à la sinistralité, et notamment des voitures et des maisons. Là, le fait que les voitures soient de mieux en mieux connectées, peut-être demain autonomes, et ce n'est pas un hasard si SpaceX est un petit peu lié à Tesla. Puis la possibilité d'avoir des maisons beaucoup plus intelligentes, ça va révolutionner notre secteur.

C'est quelque chose qu'il faut regarder, pas simplement en veille technologique, mais là aussi il faut vraiment être partie prenante de ce changement.

[00:15:08] Intervieweur: Mathieu, vous évoquiez tout à l'heure toutes ces entreprises. Vous disiez une myriade d'entreprises qui aujourd'hui entrent dans le secteur du New Space, mais si on fait un focus sur les acteurs historiques, c'est-à-dire Boeing, Ariane, etc... Comment on peut définir leur position aujourd'hui ? Est-ce qu'ils sont dans la course, est-ce qu'ils sont hors course ?

[00:15:27] Mathieu Mucherie: Parfois quand on observe les acteurs historiques, je vais être un peu méchant mais on a l'impression, on se demande, s'il existe une vie intelligente sur terre. C'est-à-dire qu'ils sont en train de se faire éjecter, disrupter comme on dit aujourd'hui, à une vitesse stupéfiante. Les Russes avaient une très bonne fusée qui était la fusée Proton, qui aujourd'hui n'est plus du tout compétitive et nous, nous avions Ariane 5 qui fonctionne depuis 1996. On va peut-être lancer Ariane 6 dans deux ans et on est en situation de grand danger. On est vraiment très menacés. Comment se fait-ce ? Je vais vous raconter une petite anecdote

En 2010, 2012, 2014, quand il a été question de remplacer progressivement Ariane 5 par Ariane 6, les Français et les Allemands n'étaient pas d'accord. Ils n'étaient pas d'accord sur les coûts, sur les budgets, comme d'habitude. Les Français ont dit : "On ne va pas aller vers le réutilisable parce que si on va vers les fusées réutilisables, il faut sortir de notre carburant traditionnel." Qui est en gros le perchlorate d'ammonium. Pour la faire courte c'est ce qu'on utilise pour les missiles nucléaires, la force de dissuasion stratégique, les fusées qu'il y a dans les sous-marins. Parce qu'évidemment, les deux technologies spatiales et militaires ont toujours été cousines. Fondamentalement ce sont les mêmes fusées. Les Allemands ont fini par suivre et comme souvent en Europe, vous avez un compromis qui se crée et qui est un plus petit commun dénominateur entre les Français et les Allemands. Les Allemands qui ne voulaient pas trop dépenser, qui ne voulaient pas investir ce qu'Elon Musk a investi pour les fusées réutilisables. Les Français qui voulaient garder la technologie traditionnelle parce qu'ils préparent le M51, la prochaine fusée de nos sous-marins nucléaires.

On se retrouve avec une Ariane 6 qui peut-être décollera dans deux ans, qui sera sûrement tout à faire sympathique et qui continuera gentiment à envoyer ses satellites mais qui est déjà has-been avant même d'avoir été lancée parce qu'elle n'est pas réutilisable. Elle est beaucoup plus chère et elle n'est pas du tout adaptée au New Space. On nous dit maintenant que peut-être, si on se met d'accord budgétairement, peut-être qu'à partir de 2032 on aura une fusée Ariane 6 bis qui sera en partie réutilisable mais si vous croyez que SpaceX et les autres vont attendre 2032 [rires] pour nous attendre... Non, ça va très vite et on vient de prendre 10 ou 15 ans dans les dents et ça fait très mal. Ce qu'il faudrait faire, c'est plus facile à dire qu'à faire bien entendu, mais ce qu'il faudrait faire déjà c'est de prendre le spatial au sérieux.

Pour ceux qui croient à la volonté politique ou pour ceux qui croient à la capacité de bien s'entendre avec nos partenaires Allemands, essayer de doper l'Agence Spatiale Européenne. Après tout, elle n'est pas dans le traité de Maastricht. C'est un traité à part, le traité de l'Agence Spatiale Européenne. Donc nous ne sommes pas affectés par le Brexit. Il n'y pas de départ des Anglais de l'Agence Spatiale Européenne. Si on met les budgets, pour le moment c'est ridicule, c'est 3,5 milliards par an. 3,5 milliards par an ce n'est rien du tout. Les Américains dépensent 30 milliards par an pour le chewing gum. Ils dépensent 60 milliards par an pour la nourriture des chats et des chiens. 3,5 milliards pour le spatial total européen c'est ridicule. Donc doper l'Agence Spatiale Européenne et en particulier vers des programmes intéressants, des lanceurs et peut-être avoir un programme martien.

Ça c'est pour ceux qui croient au secteur public. Puis après, on pourrait aussi dire : " Faciliter l'émergence de cette myriade d'entreprises qu'on voit du côté de Palo Alto par des financements spécifiques." Il s'agirait d'être un petit peu innovants parce que ce n'est pas avec les gros mastodontes publics qu'on va peut-être rattraper le retard mais avec, pourquoi pas un SpaceX européen ? On a déjà raté la révolution des biotechs qui maintenant sont à 95% américaines. On a déjà raté une partie de la révolution internet puisqu'il n'y a pas beaucoup de GAFA européens si je ne m'abuse. Il ne faudrait pas rater le New Space.

Là c'est une question de volonté privée et publique. Pour le public c'est une question budgétaire. Là il faut vraiment mettre le paquet et je suis un peu attristé quand je vois que dans le plan Juncker rien n'est allé au spatial. Je suis assez attristé de voir qu'on n'arrive toujours pas à se mettre d'accord sur le financement d'Ariane 6. Puis sur le privé, essayer de trouver des nouvelles façons d'inciter. Je crois, peut-être, que le fait que ce secteur est très lié aux questions environnementales, devrait normalement permettre d'avoir une libération quelque part de l'investissement. Peut-être profiter, je ne sais pas, d'une émission obligataire européenne qui permettrait de financer ce secteur pour un certain nombre d'années. Après tout c'est le meilleur plan de relance le spatial. C'est rentable, ça fait travailler tous les pays, c'est hyper intéressant.

Pour ça il faut d¿abord, avant tout, se mettre d'accord sur la gouvernance, parce que ce n'est pas possible d'avoir une Ariane 6 avec 30 pays qui, par ce qu'on appelle la loi du retour, obtienne le nombre de sous-traitants correspondant à leur quote-part en budget de l'Agence Spatiale Européenne. Aujourd¿hui, si vous êtes Letton ou Lituanien, si vous avez 0,5% des parts de l'Agence Spatiale Européenne, vous devez avoir 0,5% des contrats de sous-traitance. C'est une règle complètement folle, vous imaginez. Ça donne une sorte de Lego géant... C'est impossible d'être rentable avec cette structure de décision et cette structure industrielle. Il faut simplifier Ariane, il faut la rendre réutilisable et ça ne se fera pas sans le secteur privé et c'est tout de suite, c¿est maintenant ! Sinon on va prendre tellement de retard que ça sera beaucoup plus compliqué. Voilà.

[00:20:57] Intervieweur: Mathieu, quels sont les impacts financiers sur les actifs financiers justement, pour faire référence à un podcast que nous avons déjà fait ensemble, est-ce que les marchés ont le courage d'investir et de monter à bord de ce navire spatial ?

[00:21:11] Mathieu Mucherie: Oui le marché, il a le courage. Il faut parfois un petit peu l'aider ou l'orienter mais il a le courage. Le marché, il a financé SpaceX, je l'ai dit. Ce n'est pas la NASA contrairement à une légende urbaine qu'on voit également beaucoup sur internet. Ce n'est pas la NASA qui a aidé Elon Musk. La NASA a fait un contrat, qui est le contrat du siècle d'ailleurs pour elle, avec Elon Musk en échange de 10 capsules Dragon on leur a prêté un milliard et demi. Ça a été une des meilleures opérations de la NASA. SpaceX a été développé par des capitaux privés et ne doit pas grand chose à la NASA. Le contrat à la fin d'année 2008 leur a permis de passer un cap difficile mais vraiment, ce n'est pas une aide. C'est un contrat qui est tout à fait excellent. Si à chaque fois que Boeing ou Lockheed Martin avaient la même capacité à délivrer que SpaceX ce serait très bien pour la NASA.

Les capitaux privés vont au spatial parce que c'est rentable, parce que c'est intéressant. On le voit bien aux États-Unis. Là où on a plus de mal en Europe, c'est une culture je dirais de risk management. On n'a pas la même culture du risque. Officiellement on nous dit aujourd'hui un peu partout en Europe : " On peut risquer, on peut échouer on a le droit d'échouer." Mais l'idée quand même sous-jacente c'est "on a le droit de risquer à condition tout de même de ne rien risquer", ou à condition de réussir en fait. Alors que quand on risque quelque chose évidemment, on peut échouer.

SpaceX, au début, a fait ses premiers lancements dans un atoll du pacifique. On utilisait le jet privé du patron pour livrer un certain nombre de pièces entre la Californie et cet atoll en question. J'ai des photos des premiers pas de tirs de SpaceX, on a l'impression d'avoir à faire à Géo Trouvetout au fin fond de son jardin. C'est impressionnant. C'est du bricolage. Ils ont même été, parce qu'ils n'avaient pas assez d'argent au début pour payer leurs factures d'électricité, ils ont été jusqu'à prendre des ingénieurs pour les câbler au réseau public pour voler l'électricité dont ils avaient besoin sans payer la facture. Vraiment des conditions très particulières. Ce côté débrouillard on ne l'a pas assez, voilà. Peut-être parce que le privé n'est pas encore assez puissant dans l'écosystème d'Ariane, on a ce problème-là.

Globalement oui, le secteur privé il peut financer. Je vous parlais de la valorisation de SpaceX. Je pourrais vous parler évidemment de Blue Origin mais aussi de private equity. Il y a beaucoup de projets actuellement dans le private equity. Et puis le rebond d'Iridium. Iridium était une compagnie, vous vous souvenez, il y a 20 ans qui avait proposé un réseau satellitaire complet de communication. C'était très en avance sur son temps. C'était une boite qui avait coulé parce qu'elle avait trop d'avance sur son temps. Il n'y avait pas assez de clients. La moindre minute de communication Iridium ça coûtait très cher. C'est une boite qui est entrain de rebondir, ils ont pris 100% de valeur en l'espace d'un an. Puis, je vous l'ai dit, les taux d'intérêt sont quand même encore aujourd'hui très porteurs. Oui, le marché y va à condition, et c'est peut-être pour ça qu'en Europe on a un petit peu de difficultés, de dépasser une pure logique de coût-bénéfice.

Il faut dépasser cette logique de risk management et il faut dépasser le rapport coût-bénéfice de court terme. Parce ce que c'est vrai qu'à court terme, en termes de coût-bénéfice, ce n'est pas intéressant. Il faut juste se projeter un petit peu plus loin, il faut avoir cette vision de spillover technology. Quand on est un acteur public, il faut penser à tous les gains inconnus aujourd'hui, mais qui vont se diffuser par le spatial et quand on est un acteur du secteur privé, il faut essayer de voir au-delà de 3-5 ans. Évidemment, ce n'est pas toujours évident. Il faut qu'on passe à ce niveau-là, en Europe... le test du chamallow. C'est-à-dire que, vous savez, dans les tests d'intelligence aujourd'hui on donne aux enfants la possibilité soit de prendre le chamallow qui est devant vous, soit d'attendre 10 minutes et dans ce cas-là ils auront deux chamallows et on note le comportement des enfants. La plupart des enfants ne passent pas le test, ils prennent le Chamallow, ils n'attendent pas 10 minutes pour en avoir un deuxième. Ce qui corrige un peu leur quotient intellectuel.

C'est la même chose pour les décideurs privés et publics européens. On ne passe pour le moment pas trop le test du chamallow, c'est-à-dire qu'on n'est pas capables aujourd'hui vraiment suffisamment de se projeter. Par exemple, nous avons des ambitions commerciales assez fortes, on n'est pas mauvais dans le commercial et dès qu'il s'agit d'aller par exemple vers Mars, là on n'est carrément pas bons. Schiaparelli a échoué en 2016. On n'a aucun robot européen qui a réussi à se poser sans se détruire à l'impact sur Mars. On n'est même moins bons que les Indiens dans ce domaine. C'est quand même un petit peu gênant. Pour passer le test du chamallow... et le test du chamallow c'est important, parce que le quotient intellectuel il est donné quasiment, on ne peut pas agir dessus, alors que, par contre, agir sur sa volonté, savoir qu'on peut avoir une volonté sur sa volonté, avoir une stratégie comme Ulysse face aux sirènes, être capable de davantage se projeter, ça c'est quelque chose qu'on peut modifier contrairement au quotient intellectuel.

Je crois que c'est vraiment quelque chose qu'il faut dire aux décideurs européens. Oui, globalement le marché lui, quand on le laisse faire, il y va, il y croit. Pour prendre quelques exemples américains, OTK Orbital s'est fait racheter pour $8 milliards par le reste de l'industrie, vous avez un mouvement de concentration, regardez la valorisation des boîtes en question. Le marché, une fois que c'est lancé, il y croit, mais il faut avoir cette masse critique, il faut essayer aussi peut-être d'avoir cette détermination politique privée et publique derrière.

Sans la volonté, cela rejoint un peu ce qu'on avait dit dans le podcast sur le courage, sans cette volonté, il faut le marché, du coup la volonté aussi, c'est les deux critères.

[00:26:57] Intervieweur: C'est vraiment un sujet passionnant. On aura probablement l'occasion de revenir sur cette thématique lors des prochains podcasts en tout cas, merci Mathieu pour cette première analyse, premier décryptage du New Space, merci.

Les analyses et informations contenues dans ce podcast sont destinées exclusivement aux courtiers et conseillers en gestion de patrimoine partenaires de Cardif.