Mathieu Mucherie analyse la stratégie du pouvoir exécutif chinois

Mathieu Mucherie, Chef économiste chez BNP Paribas Cardif livre sa vision sur la stratégie des dirigeants chinois face à l'Europe ou les Etats-Unis et sur les opportunités d'investissement des valeurs chinoises.

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Après avoir abordé la mutation économique rapide de la Chine lors d'un premier podcast, Mathieu Mucherie évoque les choix stratégiques de ce pays, actuellement deuxième acteur économique mondial.

La Chine connaît une belle histoire de croissance, d'ailleurs encore sous-estimée à ce jour, avec des moyens budgétaires conséquents. Leurs routes de la soie (ensemble de liaisons maritimes et de voies ferroviaires entre la Chine et l'Europe) et leurs objectifs 2025 peuvent sembler extravagants (comme celui concernant les véhicules électriques par exemple), pourtant les dépenses sont bien gérées et guidées par des considérations géopolitiques. Par conséquent, même si des pertes sont à prévoir, la Chine dans une vision toujours utilitariste, est ambitieuse à un niveau de risque acceptable.

A noter, les différends que ce pays rencontre avec les Etats-Unis ne sont pas particulièrement liés aux routes de la soie mais plutôt à la guerre intellectuelle qui se joue sur la question du libre-échange. Selon notre économiste, d'un point de vue purement économique, « le libre-échange…doit être total, unilatéral et inconditionnel. »

En parallèle, Mathieu Mucherie évoque les opportunités en Chine dans les différentes classes d'actifs. Il estime que les opportunités d'investissement sont présentes et nombreuses. Désormais les investisseurs se détournent progressivement des Etats-Unis pour s'intéresser à une économie chinoise particulièrement riche en investissements.

L'intégralité du podcast de Mathieu Mucheri est retranscrit ci-dessous :

Le présentateur: Un nouvel acteur mondial dans un monde économique en plein bouleversement, des rapports de force qui évoluent, propulsée en quelques années à la deuxième place des économies mondiales, la Chine nous inquiète parfois, nous surprend souvent. Alors après avoir parlé de sa mutation économique rapide et de son marché immobilier en pleine expansion, lors de notre dernier entretien, nous allons nous intéresser aujourd’hui, dans cette deuxième partie de ce podcast L’info en Plus consacré à la Chine, aux nouvelles routes de la soie mais également à la stratégie des dirigeants chinois dans leurs relations avec l’Europe ou les Etats-Unis et nous conclurons ce podcast sur une partie financière et notamment quelles sont les différentes classes d’actifs et y a-t-il réellement des opportunités à investir sur les valeurs chinoises ? C’est bien entendu à Mathieu Mucherie, notre chef économiste BNP Paribas Cardif, que nous avons demandé d’apporter son éclairage sur toutes ces questions, alors bonjour Mathieu et merci de revenir au micro de l’Info en Plus.

Et est-ce que finalement, c'est justement ces routes de la soie qui contribuent aux différends commerciaux qui opposent aujourd'hui assez fortement la Chine et les États-Unis ?

Mathieu: Alors quand on est dans une belle histoire de croissance comme la Chine, évidemment il y a toujours des tentations, c'est l'hubris, des tentations d'en faire trop. On a beaucoup d'argent, on a beaucoup de réserves de change, et en règle générale on fait des bêtises. C'est ce qui s'est passé au Japon dans les années 80, c'est ce qui s'est passé en France dans les années 60. À chaque fois qu'un modèle réussit très bien, qu'il y a beaucoup de recettes, on se monte le bourrichon, et on commence à faire de grosses bêtises.

La question c'est, est-ce que les chinois vont commencer à faire tout un tas de bêtises parce qu'ils ont les moyens désormais d'en faire, ce qui n'était pas le cas il y a 30 ans. Quand on les voit sur certains projets en Afrique ou au Kazakhstan on est toujours tenté de se dire : "Les chinois vont trop loin, c'est de l'hubris. C'est de la sur-extension impériale. Ils se mettent à avoir une politique qui n'est plus accordée à leurs moyens."

Quand on voit qu'on a affaire à la deuxième économie mondiale, bientôt la première, il faut déjà relativiser. Ensuite pour le moment, ils ont trouvé avec les routes de la soie, avec leurs objectifs aussi stratégiques 2025, ils ont trouvé plutôt une assez bonne façon de dépenser leur argent. Évidemment il va y avoir de la perte, il va y voir des projets idiots qui ne rapporteront rien évidemment, mais ce sont plutôt des idées géopolitiques. C'est une façon de trouver des alliés, c'est une façon aussi parfois de se diversifier. Leurs objectifs, par exemple, sur les véhicules électriques, cela peut paraître extravagant, mais quand on voit la pollution dans certaines villes chinoises, on se dit que peut-être il y a une certaine cohérence interne.

Ce ne sont pas des gens qui font des slides sur la voiture électrique comme en France par exemple. On a des objectifs de diminution du CO2, mais aucune politique à accorder à ses ambitions. Non ce sont des gens qui certes investissent beaucoup peut être trop, peut-être de façon trop verticale aussi, il y aura certainement des éléphants blancs comme on dit, mais ils ont des ambitions importantes, ils mettent les moyens, il y aura de la perte en ligne, Les objectifs 2025 ont de la gueule, et pour le moment, ça délivre.

Ils sont encore dans une optique utilitariste. Ils ont des ambitions, ils mettent les moyens, comme des ingénieurs sociaux finalement, et un peu comme on faisait à l'époque de Pompidou, on construit des autoroutes un peu partout, et évidement tout ça est un peu délicat. C'est un peu vertical, c'est un peu dirigiste, mais pour le moment il y a un assez bon rendement. Ils ne sont pas dans une optique d'évitement des sujets ou de procrastination sur l'investissement.

Donc pour le moment je dirais que ça se fait à un coût acceptable et avec un niveau de risque acceptable.

Le présentateur: Mathieu Mucherie, je voudrais qu'on s'arrête quelques instants sur ces relations qui se compliquent entre les États-Unis et la Chine. Est-ce que finalement de votre point de vue d’économiste, qui a raison ?

Mathieu: Je vais vous faire une réponse d'économiste.

Le libre-échange, c'est quelque chose qui doit être total, unilatéral, et inconditionnel. Il ne faut pas attendre que l'autre fasse du libre-échange. Il faut être libre échangiste tout court pour ne pas se tirer une balle dans le pied. Il ne faut pas mettre le moindre frein aux échanges. Ça c'est une position d'économiste. On peut être plus subtil, on peut trouver des modèles qui justifient telle ou telle restriction aux échanges, mais en réalité, la solution de premier ordre, elles sont quasi-systématiques c'est le libre échange total, unilatéral, inconditionnel.

Donc ceux qui ont raison dans cette affaire, c'est ceux qui critiquent Trump. Après évidemment il a peut-être ses raisons pour essayer d'arriver à la table de négociations en meilleure position, en essayant du bluff ou des choses comme ça. Mais c'est toujours un petit peu dangereux de rentrer dans ce genre de considération.

Ceux qui ont raison c'est ceux qui critiquent Trump parce qu’on est en train de perdre une guerre intellectuelle sur la question du libre-échange, et si on perd cette guerre intellectuelle et politique, ensuite pour le business dans les vingt prochaines années ça va être très difficile. Et on va le sentir sur les classes d'actifs, sur nos perspectives de croissance et pas simplement pour Rémy Cointreau ou LVMH. Pour toutes les boîtes sur lesquelles on est investi, cela va être très difficile d'avoir des perspectives de croissance dans le cas où on aurait une guerre commerciale totale. Ça c'est quelque chose qu'il faut vraiment avoir en tête.

Je vous donne un exemple. La position américaine c'est de dire on a un déficit commercial très important, et donc il faut le réduire par des mesures tarifaires, les tarifs, un peu comme au XIXe siècle. Simplement, il n'y a pas de déficit commercial américain. Ça n'existe pas. Ça existe statistiquement, dans les Echos ou dans le Figaro Madame, mais ça n'existe pas économiquement, parce qu’aujourd'hui, si vous êtes Apple par exemple, Apple c'est une boite américaine, on est d'accord, les actionnaires sont Américains, la valeur elle est aux États-Unis, on a bien compris qu’Apple c'est une histoire de californiens, de new-yorkais, de tout ce qu'on veut.

Quand vous êtes Apple, vous êtes traités statistiquement comme un revendeur de produits chinois. Pourquoi ? Parce que Foxconn est installée entre la Chine continentale, Taiwan, il y a aussi des produits sud-coréens dedans avec des logiciels Samsung, bref, quand vous vendez aujourd'hui à Apple, il est traité statistiquement comme un produit chinois. Alors qu'en réalité, la valeur ajoutée elle est en amont et en aval de la chaîne de valeur, en amont avec la recherche et développement ou le financement, et en aval auprès des retailers dans les boutiques Apple Store, ce genre de choses. En réalité, la valeur elle est captée par Apple. Elle n’est pas captée par Foxconn. Foxconn, sa valeur boursière elle est stable depuis 20 ans. Ils ne produisent pas de valeur véritablement. La valeur elle est chez Apple, chez les américains, mais statistiquement, c’est un produit chinois. Tout ce qui est installé en Chine n'appartient pas forcément à des chinois, mais c’est traité comme du made in China, alors qu’en réalité, le plus souvent, ils ont assemblé. La valeur ajoutée elle n’est pas chez eux.

La réalité c’est que quand vous regardez la balance commerciale high-tech, le high-tech c’est vraiment la Silicon Valley, les Américains sont déficitaires, et de plus en plus, chaque année. Maintenant, c’est 150 milliards de dollars par an de déficit commercial statistique américain sur le high-tech. Évidemment, ils nous envahissent de high-tech. J’ai des produits américains sur moi. Vous avez tous des produits Apple, Google, Facebook et cetera. Vous sentez bien que la valeur elle n’est pas faite au fin fond de Shanghai. Évidemment, la valeur elle est captée par les américains.

D'ailleurs on le voit très bien pour ceux qui ont investi sur le NASDAQ et qui m’ont un petit peu écouté depuis 10 ans, ils ont fait fois 3,5. C’est bien par là qu’on s’est enrichi. Évidemment, la valeur elle n’est pas du tout prise dans les statistiques officielles. Si vous vous fiez aux statistiques officielles, il y a un déficit commercial américain, et il faut faire la guerre contre les chinois. Évidemment, ça n’a pas de sens. Ça n’a aucun sens. J’espère que tout ça va se calmer et j’espère qu’il y aura des changements politiques dans le bon sens.

Le présentateur : Mathieu, est-ce que finalement la croissance chinoise a été un peu surestimée ?

Mathieu: Non. En fait elle a été terriblement sous-estimée et à chaque étape et encore aujourd’hui, à chaque étape on a découvert qu’il y avait plus de croissance en réalité qu’on ne l’avait imaginé au départ. Je pense que c’est encore comme ça que se passe, parce que l’appareil statistique chinois, d’abord, évidemment, ce n’est pas facile de mesurer la croissance quand elle est gigantesque et qu’elle pousse comme des bambous après la pluie. Nous c’était pareil dans les années 50-60, on avait du mal à enregistrer la croissance, tellement ça allait vite, premier élément.

Deuxième élément, la croissance chinoise c’est un appareil statistique qui a été bâti pour en réalité rendre compte de l’activité des grosses entreprises, des gros combinats d’État, ce qu’on appelle les SOI, les entreprises d’état qui font du charbon en Mandchourie. Évidemment, ces entreprises ce sont celles qui font le moins de croissance depuis 30 ans, parce qu’évidemment la croissance elle se fait maintenant dans des PME du secteur privé, dans les choses plus immatérielles, dans les choses plus urbaines, une autre Chine qui est beaucoup moins bien traitée statistiquement. Elle est moins bien maillée. Elle est moins bien suivie par les appareils statistiques.

Et puis au départ, les chinois ne voulaient pas alerter justement l'Occident sur le fait qu'ils faisaient énormément de croissance. En réalité ils enregistraient très mal cette croissance. Aujourd'hui vous avez beaucoup d'investissement matériel qui n'est pas comptabilisé, vous avez énormément d'effets qualité qui ne sont pas comptabilisés. Je vous parlais de l'immobilier mais je pourrais vous parler de la santé par exemple, maintenant vous pouvez aller dans n'importe quel hôpital chinois vous allez voir des scanners. C'est très mal pris en compte, cette qualité en réalité par l'appareil statistique, donc probablement on continue à sous-estimer la croissance chinoise.

Le présentateur: Dernière question Mathieu concernant cette économie chinoise qui on l’a bien compris est une économie plutôt florissante, on va parler maintenant d'investissement et de sujets qui intéressent nos auditeurs de ces podcasts. Est-ce que dans les différentes classes d'actifs chinois aujourd'hui, est-ce que selon vous Mathieu Mucherie, il y a des réelles opportunités ?

Mathieu: Il y a d'autant plus d'opportunités que tout ce que je viens de vous dire précédemment est très controversé et n'est pas admis de façon générale. Si c'était admis de façon générale, bien écoutez, vous achetez des actifs chinois, vous les achetez à leurs prix. C'est comme chez nous finalement, c'est très arbitré, mais si vous pensez que j'ai un tout petit peu raison dans ce que je vous ai dit précédemment et que ce n'est pas encore consensuel, alors dans ce cas-là il y a de la valeur.

Parce que probablement on peut acheter aujourd'hui des actifs chinois décotés. Pourquoi ils sont décotés ? Parce qu'on est persuadé en occident, qu'il y a des risques de dettes, alors qu'il n'y en a pas ils ne s'endettent pas assez. On est persuadé qu'il y a des fausses statistiques, alors que les fausses statistiques elles sont en zone euro. On est persuadé qu'il y a plus de risque en Chine qu'il n'y en a, je crois que là il y a du delta, il y a de la valeur, il y a de l'alpha. Premier point.

Le deuxième point c'est que ces classes d'actifs elles s'ouvrent. Elles s'ouvrent d'autant plus qu'il y a un gigantesque matelas d'épargne improductive en Chine. Ce sont des gens qui épargnent 45 % de leurs revenus chaque année. Ils ont beaucoup d'épargnes nationales domestiques, qui agissent comme une sorte de hedge, qui agissent comme une sorte de coussin anti-risque et qui permettent aujourd'hui une libération de la valeur, c'est-à-dire ne serait-ce qu'une toute petite partie de cette épargne, si elle se déverse dans les nouvelles classes d'actifs, les actions, les obligations, vous avez énormément de possibilités.

C'est un petit peu ce qu'on observe depuis quatre-cinq ans. Progressivement ces classes d'actifs se modernisent, elles se densifient, il y a plus de flux. Bientôt les étrangers vont arriver, maintenant la Chine, les actifs chinois rentrent dans les benchmark, rentrent dans les indices NSEI, et cetera. On assiste à une sorte de transformation, on va avoir du coup moins de volatilité, puisqu'il y aura plus de quantité, il y aura plus de flux, il y aura plus de trade, moins de volatilité et de la valeur, ça c'est très intéressant pour nous. C'est le dernier endroit où on trouve des perspectives d'activités nominales, des risques qui sont encore bien maintenus, le tout dans une monnaie qui est investissable bientôt, et qui est une monnaie assez forte. Le yuan c'est la seule monnaie qui a gagné contre le dollar depuis 24 ans, la seule, peut-être le franc Suisse, le franc Suisse, le dollar et le yuan.

Vous vous souvenez de ce qui s'est passé en 2015. En 2015 à la fin de l'été, il y a eu un psychodrame. Il y avait une dépréciation du yuan de 2,5 %. Tout le monde en a parlé. Pendant trois mois la planète s'est arrêtée. La planète finance ne parlait que de ça pendant trois mois. Moi je me souviens que l'euro dollar était à 1,60 il n'y a encore pas si longtemps, qu'il est passé à 1,50 puis 1,40 puis 1,30, puis 1,20.

En fait on a perdu 40 % contre le dollar, ça ne choque personne, mais si le yuan perd deux points et demi contre le dollar, là tout à coup c'est les chinois qui sont des currency manipulators et cetera. Il faut voir qu'on a à faire avec le yuan, à une monnaie qui va s'internationaliser, qui va devenir pleinement convertible, avec des actifs de qualité dans la deuxième économie mondiale, le tout backé sur un stock d'épargne qui correspond à trois fois l'épargne européenne. Je crois qu'il va y avoir des opportunités et ce n'est pas moi qui le dis, ce sont des gens comme par exemple, l'associé de Warren Buffett, Charlie Munger qui disait il y a encore deux, trois ans : "Écoutez, aujourd'hui, moi je fais du private equity du côté de Shanghai, j'achète un aéroport, je fais plein de choses comme ça puisque c'est là où maintenant sont les opportunités."

On parle des gens qui ont passé 60 ans à investir uniquement aux États-Unis, et donc maintenant, ils considèrent qu'il y a plus d'opportunités en Chine que partout ailleurs dans le monde. Ce n'est pas une opinion uniquement personnelle, et je crois que maintenant, ça, ça va arriver et ça va être très intéressant pour nous.

Le présentateur: C'est une sujet vraiment passionnant Mathieu Mucherie, mais nous sommes arrivés au terme de cet entretien. Je pense qu'on aura l'occasion de revenir sur le sujet de la Chine lors d'un prochain podcast. En tout cas merci à vous d'être venu nous apporter votre éclairage, votre analyse et votre décryptage sur l'économie chinoise aujourd'hui. Merci.

Mathieu: Merci beaucoup.